Des deux régions où je vis celle qui me paraît la plus intéressante est celle où je ne travaille pas ; je m’y livre à l’otium. Je m’y rends disponible aux gens qui y vivent et à ce qui s’y déroule. Je m’y déplace volontiers. Je suis inlassablement curieuse de la découvrir. Comme mes séjours s’inscrivent dans une durée limitée toutes les fois que je la quitte, je ne ressens pas tant du regret que de l’impatience à pouvoir la retrouver, après quelque temps, dans ce qu’elle aura conservé pour moi de secrets, d’objets d’investigations laissés en suspens. Clairement tout y prend sens. L’autre région se réduit à sa dimension fonctionnelle : ce que j’ai à y réaliser ne doit pas excéder une certaine durée. Le temps y devient une donnée qu’il faut rationaliser, et de la sorte le site, son histoire et les mystères qu’il abrite, son attrait touristique échappent à ma curiosité. Concrètement, ce lieu-là, quel qu’il soit, je n’y habite pas. La cause de ce désenchantement, en réalité, ce n’est pas l’activité, mais la manière dont celle-ci y est conçue, organisée… une manière qui force la cité à revendiquer son attractivité et se faisant à se vider de toute puissance de séduction ! Cette logique de la rentabilité qui se propage, qui réduit les rues à des galeries commerciales, qui engage les espaces de détente et de découverte à devenir des objets identifiables, déchiffrables, faciles d’accès ! Combien de temps encore disposerons-nous d’endroits préservés où l’on peut cheminer en secret selon un parcours qui nous est propre, selon une géographie intime ?
Je viens de revoir Le Stade de Wimbledon réalisé par Mathieu Amalric, inspiré du roman de Daniele Del Giudice, Lo Stadio di Wimbledon. Le film relate les pérégrinations d’une jeune française enquêtant sur Bobi Vohler, un écrivain qui n’a jamais publié ; celle-ci se rend au sud-est, à Trieste, à plusieurs reprises, puis pour finir, au nord-ouest, à Londres. Le film insiste, entre autres, sur la dimension matérielle de la démarche d’investigation : voyager, entrer dans des librairies, dans des bibliothèques, consulter toutes sortes d’archivistes, des fichiers papiers, formuler sa demande, la déposer, devoir révéler son identité et patienter dans l’attente d’une information qui chemine... Le train occupe une place prépondérante dans les déplacements du personnage principal ; celui-ci permet, en outre, le voyage de nuit, d’entrer dans la ville au petit matin, de la quitter au crépuscule, le petit-déjeuner à la brasserie. Cette dernière aussi occupe une place de choix dans la scénographie ; elle a son importance pour la mémoire, elle permet de « se rafraîchir », d’accéder à l’annuaire téléphonique, in fine, à cette lueur chaude que représente l’autre… à l’autre bout du fil, dans le combiné, là-bas au bout de la vie dans son lit, dans un lieu, auquel un intermédiaire me conduira, par lequel il me faut passer comme on transite… l’autre, au bout du dédale. Dans Le Stade de Wimbledon, la gare de Trieste est le point nodal à partir duquel la journée s’organise, l’espace prend forme, devient logique ; la gare c’est une sorte de poste frontière, elle est gardienne de l’ordre historique qui sous-tend la distribution de l’espace. À l’origine, Trieste est une ville scindée : la Trieste italienne jouxte celle de l’ex-Yougoslavie. Comment cela se formule-t-il ? Celui-là le comprend, celui-là le ressent, ceux-là le vivent. Pour autant, Trieste est-elle aujourd’hui une ville impossible, « bipolaire », « clivée » ?
Trieste, enfin, pourrait être le titre de ce récit ou roman qui n’a pas été écrit, qui ne s’écrit pas, d’un auteur dont la vie aurait été à Wimbledon. Revenir sur les pas de Bobi Vohler est une manière d’entrer dans la lecture d’une œuvre qui contrairement à ce qu’elle revendique n’a pas pleinement échappé à la mise en mots. Celle-ci ne se donne-t-elle pas à lire, en partie, à travers les témoignages des personnes, dispersées dans l’espace, qui ont connu l’auteur ? Et « Trieste », ce mot que l’on soupçonne d’être un peu valise, de vouloir susciter « l’évocation paronymique», est-ce encore véritablement le nom d’une ville ? Trieste, une allégorie de la lecture, de ses effets ?
Cette exploration que montre Wimbledon, est celle d’un personnage et comme en abîme celle d’un écrivain qui en s’engageant sur les traces de cet autre personnage qu’est « l’écrivain qui n’a jamais écrit », part à la rencontre de ses propres personnages. Le voyage à Trieste, initiatique ? (Novembre 2018)